Philippe Chalmin est considéré comme un des meilleurs spécialistes mondiaux des matières premières. Membre du Conseil d’analyse économique auprès du gouvernement, il est l’auteur de plus d’une quarantaine d’ouvrages. Vous trouverez ici ses dernières Chroniques.

4 juin 2022
Il y a cinquante ans, à l’époque des grandes contestations, le scoutisme catholique français vécut une époque de schisme. La pédagogie scoute, imaginée par Baden Powell, fut alors profondément remaniée. Certains refusèrent cette évolution et voulurent conserver l’unité de la patrouille ou de l’équipe composée de jeunes de 12 à 16 ans sous l’autorité du « CP » ou de la « CE ». Ce fut la naissance des Scouts Unitaires de France, les SUF, l’une des trois branches du scoutisme catholique en France avec les Scouts de France et les Scouts d’Europe (à la différence du monde anglo-saxon, le scoutisme s’est développé en France sur des bases confessionnelles, mais protestants, juifs et musulmans ont su rester unis…). À Chambord aujourd’hui, 30 000 SUF se réunissaient pour célébrer cet anniversaire. Un orage providentiel, qui a même amené louveteaux et jeannettes, à se réfugier dans le château, les a placés sous les feux de l’actualité et des télévisions. D’un mal ce fut un bien tant cela a été l’occasion de redécouvrir un scoutisme dynamique et joyeux bien loin de l’image trop souvent véhiculée d’une sorte de traditionalisme bourgeois. Baden Powell a « inventé » le scoutisme pour les enfants des classes moyennes et populaires de l’époque. Les règles de la vie du groupe, le rapport à la nature restent étonnamment modernes. Le scoutisme est une école de la vie et de la responsabilité et ceux qui en ont fait tout le parcours, des louveteaux et jeannettes aux chefs, en restent marqués, mais aussi formés, tant la loi scoute, c’est aussi la loi de la vie. De quelque obédience, de quelque spiritualité que ce soit, le scoutisme reste une merveilleuse aventure, même sous la grêle à Chambord !

3 juin 2022
Le Royaume-Uni fête le jubilé de la reine Élisabeth II : 70 ans de règne ! Louis XIV avait fait mieux, mais il avait commencé à cinq ans. Francophone – et un peu francophile –, Élisabeth II a commencé son règne alors que Vincent Auriol présidait la France : elle aura donc connu dix présidents français. C’est que les Français restent fascinés par la monarchie britannique. Au-delà même des péripéties qu’ont traversées les Windsor ces vingt dernières années, on ne peut nier l’attrait que les Français ressentent pour cette monarchie qui a su conserver sa pompe et ses rites. La France est d’ailleurs au fond un pays d’essence monarchique. Rappelons qu’il aurait suffi de la volonté d’un homme – l’intéressé lui-même – pour que le Comte de Chambord monte sur le trône et devienne Henri V. La monarchie aurait alors duré au moins un demi-siècle. La débâcle de 1940 aurait-elle été emportée ? Rien n’est moins sûr : Charles de Gaulle n’était-il pas lui-même royaliste ? Ce n’est pas pousser l’uchronie bien loin que d’imaginer le règne actuel en France de Charles XI, Henri VI ou Philippe VII. Les Français s’en seraient accommodés et plus encore tant ils réclament de la part de leurs présidents un comportement « royal » ou « jupitérien ». Au temps du général de Gaulle, le Canard Enchaîné publiait d’excellentes chroniques de la Cour. Patrick Rambaud en a pris la suite pour les règnes de Nicolas et maintenant d’Emmanuel. Les Français élisent un monarque doté d’infiniment plus de pouvoirs que cette délicieuse reine dont les Britanniques célèbrent le jubilé et ces républicains-là sont au fond de vrais royalistes !

1er juin 2022
Les nouvelles en provenance de la Chine sont de plus en plus médiocres. Le Premier ministre Li Keqiang a lui-même admis la gravité de la situation : les ventes de détail en avril ont reculé de 11 %, la production industrielle de 3 % et le chômage des 16/24 ans dépasse 18 %. La Chine est probablement aujourd’hui en négatif. Tout ceci est lié en grande partie à la politique zéro Covid et à son cortège de confinements. Cette politique de « zéro Covid » est directement le fait de Xi Jinping et elle échappe à toute logique ou rationalité. Bien sûr, on peut imaginer que la première vague du Covid, celle qui est sortie de Wuhan, a été beaucoup plus virulente que ce que le nombre « officiel » de morts ne laisse imaginer. Mais le confinement récent de Shanghai, puis de quartiers de Pékin, semble démesuré par rapport à la menace réelle que représente aujourd’hui le Covid. On peut toutefois avancer une hypothèse fondée sur le comportement des despotes face aux questions médicales. Dans leur isolement ceux-ci développent souvent une véritable paranoïa médicale. Hitler et Staline furent en la matière des cas d’école. Poutine, confronté au Covid, s’entoure de précautions proches du ridicule. N’en serait-il pas de même pour Xi qui projetterait ses propres angoisses sur l’ensemble de la société chinoise ? Il ne s’agit là que d’une idée quelque peu exagérée. Mais comment expliquer la rationalité d’une politique qui paralyse des régions entières alors que les niveaux de contamination en Chine sont bien inférieurs à ceux de la plupart des pays occidentaux, si l’on ne cherche pas un peu dans l’irrationalité des despotes.

30 mai 2022
Les Européens se réunissent à Bruxelles pour essayer de trouver un accord sur un sixième paquet de sanctions à l’encontre de la Russie. Sur le plan financier, l’extension de l’exclusion de SWIFT à la Sberbank paraît acquise tout comme l’adjonction de quelques noms (dont celui du patriarche Kyril) à la liste des « reprouvés ». Mais le vrai problème est celui de l’embargo sur le pétrole russe. La solution trouvée est exemplaire d’une certaine hypocrisie européenne. En effet, les importations de pétrole par oléoduc seraient autorisées sans qu’une échéance précise soit fixée. On vise là bien sûr les flux provenant de l’oléoduc Drujba qui, depuis l’époque soviétique, approvisionne l’Europe de l’Est et notamment la Hongrie et qui représente à peu près un tiers des achats européens de pétrole russe. Viktor Orban était vent debout contre cet embargo et pour obtenir l’unanimité, il a fallu accepter cette dérogation. La Hongrie et quelques autres vont pouvoir continuer à importer du pétrole russe (et au passage à le payer entre $ 30 et $ 40 le baril de moins que le Brent). Mais l’essentiel est que l’Europe sauve la face et quand même deux tiers de ses importations de pétrole russe sont concernés : plus un tanker ! La Russie aura du mal à sortir son pétrole et cela devrait peser sur ses exportations (2 à 3 mbj ?) et aussi sur le cours du baril d’autres origines. Malgré l’ambiguïté hongroise, le message européen est clair. Vladimir Poutine saura-t-il le comprendre ? Rien n’est moins sûr.

29 mai 2022
« Panne e Missili », tel est ce matin le titre d’un quotidien dominical italien (en référence au célèbre film de Franco Brusati, en 1974, Panne e Cioccolato). Du pain et des missiles, voilà qui résume bien la situation diplomatique autour de l’Ukraine. D’un côté, les pays occidentaux qui s’inquiètent de la situation alimentaire et des risques que représenterait l’absence d’exportations ukrainiennes pour la campagne 2022/2023 (pour l’instant, c’est surtout du maïs qui se trouve bloqué, mais les moissons vont bientôt commencer). De l’autre, Vladimir Poutine s’inquiète de la livraison d’armes à l’Ukraine, des armes qui, bien utilisées, ont permis à l’armée ukrainienne d’infliger quelques revers aux Russes. Allemands et Français demandent le libre accès aux ports ukrainiens, au moins ceux qui sont encore libres autour d’Odessa. Les Britanniques ont même proposé des escortes navales. Trop heureux d’être ainsi courtisé, Poutine n’a pas fermé la porte et il met à mal la solidarité européenne, la Pologne, les pays baltes et bien sûr l’Ukraine étant opposés à tout accommodement. Il n’est d’ailleurs pas certain que Poutine songe vraiment à utiliser l’arme du blé : ses principaux clients comme l’Égypte, l’Algérie, l’Afrique subsaharienne et bien sûr la Chine, n’ont pas condamné l’invasion de l’Ukraine. Pourrait-il lâcher du lest pour des raisons humanitaires ? C’est peu probable tant, comme la plupart des dictateurs, de Staline à Mao, il a un mépris total pour les vies humaines.

27 mai 2022
L’Italie vient de dérouler le tapis rouge pour la visite d’État du président algérien. Deux jets de l’armée italienne ont même escorté l’avion présidentiel algérien avant son atterrissage à Rome. C’est la première sortie d’Etat du président Tebboune et Alger n’est pas mécontent d’envoyer au passage un petit bras d’honneur à Paris. L’Italie s’intéresse à l’Algérie pour son gaz naturel. Avec l’Allemagne, l’Italie est le pays d’Europe occidentale le plus dépendant du gaz russe et ses capacités de regazéification de GNL sont pour l’instant très limitées. Par contre, l’Italie a l’avantage de pouvoir profiter de quelques gazoducs traversant la Méditerranée au plus étroit. L’un provenant de Libye n’est guère utilisé étant donné le chaos libyen. Mais il y en a un venant d’Algérie et sa capacité peut en être augmentée. Un autre gazoduc, passant par la Turquie et la Grèce provient d’Asie centrale, mais on retombe là dans « l’empire russe ». Enfin, il y a un projet de tuyau qui permettrait d’exporter du gaz des gisements au large d’Israël et de l’Égypte. Mais pour l’instant, c’est le gaz algérien qui intéresse l’Italie. Il faut certes le produire et la Sonatrach a pris du retard dans le développement de sa production (sans parler du potentiel du gaz de schiste). Un accord vient d’être signé avec la compagnie italienne ENI. Alger y trouve son compte. Ses relations sont mauvaises avec l’Espagne qui s’est rapprochée de l’ennemi marocain et avec la France dont le président se permet des remarques déplaisantes sur la « démocratie » algérienne. À Rome, au moins on sait fermer les yeux !

26 mai 2022
Bari fut longtemps une cité byzantine, siège du gouverneur de la province d’Italie que les Byzantins tinrent jusqu’au Xe siècle avant que d’en être chassés par des mercenaires normands. Au XIe siècle des marins et quelques prêtres allèrent en Asie Mineure dérober les reliques de Saint-Nicolas pour lequel on construisit une basilique, chef-d’œuvre du style roman apulien. Depuis le culte de Saint-Nicolas, patron de Bari, a prospéré tant chez les catholiques que chez les orthodoxes au point que dans la basilique de Bari soient encore célébrés des offices orthodoxes. Ceci serait au fond le signe d’un œcuménisme bien vécu. Devant la basilique se trouve une statue en bronze de Saint-Nicolas. Celle-ci a été offerte par la Russie et une plaque en italien et en russe est signée… Vladimir Poutine. On a là un exemple de la stratégie, menée dès l’origine par Poutine, de récupération de l’héritage orthodoxe de la Russie en s’appuyant sur un patriarcat de Moscou particulièrement complaisant. On en a vu la suite avec l’alignement du patriarche Kyril sur la décision de Poutine d’envahir l’Ukraine dans une sorte de guerre sainte. À Bari, Vladimir Poutine agissait comme l’héritier du « basileus » de Constantinople, suzerain de terres qui avaient été siennes un millénaire auparavant. Alors que dire de l’Ukraine.

25 mai 2022
C’était il y a soixante-quinze ans. À l’occasion de la remise des diplômes de l’université d’Harvard, le secrétaire d’État, le général George-C. Marshall (l’homme qui avait organisé l’économie de guerre américaine) proposa l’aide américaine à une Europe meurtrie qui peinait à panser ses plaies. Ce fut le Plan Marshall dont le rôle a été essentiel dans l’amorçage de ce que furent les « Trente Glorieuses ». Le Plan 3 Marshall joua un autre rôle : refusé par les pays sous la coupe de l’URSS (et contesté à l’époque par les partis communistes occidentaux aux ordres de Moscou), il contribua certes à la fracture de l’Europe, mais il obligea aussi les Européens de l’Ouest à s’organiser. Ce fut la création de l’OCSE, l’ancêtre de l’OCDE, mais surtout le terreau dont, malgré le refus britannique, sortit quinze ans plus tard à Rome, la CEE. Et puis, au grand dam des Français à l’époque, le Plan Marshall intégra l’Allemagne vaincue parmi ses bénéficiaires. Les États-Unis ne retombèrent pas dans l’erreur du Traité de Versailles qui avait mis sur les vaincus le poids des réparations au risque – bien réel – de semer le chaos en Allemagne. L’Allemagne ne paya pas ou si peu ! Keynes à l’époque l’avait bien anticipé et proposait au contraire d’aider l’Allemagne à se relever. Vingt-sept ans plus tard, c’est bien ce que firent les États-Unis et l’Europe peut leur en être reconnaissante. Célébrer cet anniversaire au moment même où le canon gronde dans ces plaines ukrainiennes où l’on se battait il y a quatre-vingts ans est aussi une leçon pour l’avenir. Au lendemain de cette guerre, il faudra là aussi un plan Marshall !

24 mai 2022
Trois mois déjà de guerre en Ukraine. Vladimir Poutine l’avait imaginée « courte et joyeuse » avec la chute de Kiev et l’installation d’un gouvernement prorusse. Beaucoup d’experts estimaient inéluctable la défaite ukrainienne. Rien ne s’est passé comme anticipé. L’armée russe s’est révélée inefficace, mal encadrée, capable de bombarder certes à l’aveuglette, mais pénalisée par une logistique insuffisante et des erreurs manifestes de stratégie. Après les échecs sur Kiev et Kharkiv, il a fallu se contenter d’une tactique de la terre brûlée le long du littoral de la mer d’Azov. En face, l’armée ukrainienne, renforcée par l’armement occidental, s’est resaisie et a su adopter une défense légère et classique qui a contribué à épuiser les troupes russes. Le bilan de ces trois mois, ce sont quelque 30 000 morts militaires sans compter les civils, les blessés et les déplacés. Ce sont des villes entières détruites, des terres stérilisées. Le drame est que ces trois mois ont été aussi marqués par l’échec de tous les efforts de médiation. Vladimir Poutine ne peut se satisfaire de ce qui est en réalité un échec qui épuise la Russie et les Ukrainiens – fort logiquement – ne peuvent accepter d’abandonner une partie de leur territoire. L’OTAN d’un côté, la Chine de l’autre se limitent officiellement à une non-ingérence plus dangereuse que jamais. Mais le peuple ukrainien souffre.

22 mai 2022
« The coming food catastrophe », tel est le titre en une de « The Economist » cette semaine. La crise alimentaire prend des proportions tant médiatiques que politiques que nul n’eut anticipé il y a encore quelques semaines. Il est vrai que la situation climatique s’aggrave, en particulier pour le blé, aux États-Unis, en Chine et en Europe. Tous les regards se tournent vers les tonnages bloqués en Ukraine alors que la prochaine récolte – certes plus faible du fait de la guerre – risque de ne pas trouver de place dans des silos déjà encombrés. En réalité, il y a en Ukraine beaucoup plus de maïs que de blé disponible dans la mesure où, au début de la guerre, la campagne d’exportation de blé était déjà bien entamée avec des volumes record. Quoi qu’il en soit, les céréales ukrainiennes manquent cruellement. Les ports de la mer Noire, à l’image d’Odessa, étant bloqués, quelques sorties s’organisent, vaille que vaille, par le Danube ou la Pologne. Mais les jauges ferroviaires étant différentes, tout ceci est compliqué et coûteux. L’idée commence à circuler de convois maritimes protégés par des navires de l’OTAN. Mais cela sera bien difficile à mettre en place et il faudrait l’accord au moins tacite de la Russie. La Russie justement se prépare à une moisson record et sera un élément clef des mois à venir. 2 Et puis, il y a l’épée de Damoclès de l’énergie et des engrais. Malgré les hausses de prix, les coûts de production vont s’envoler en 2023 et l’incitation à produire s’en trouvera réduite. Une catastrophe, pas encore, mais bientôt peut-être.

20 mai 2022
Il y a des jours qui marquent la vie d’un homme. Ce fut les cas ce soir pour l’auteur de ces lignes dont les élèves et les anciens élèves célébraient le départ de la direction du Master Affaires internationales, le « 212 » de Dauphine. Atypique, ce master (autrefois DESS) se veut généraliste : il accueille des étudiants venant certes de Dauphine, mais aussi des juristes, des ingénieurs, des littéraires… leur point commun est au fond la devise du master : « Le monde est notre jardin » et effectivement un bon tiers des quelques 1 500 anciens travaille à l’étranger. La diversité culturelle et géographique a toujours été une caractéristique d’un recrutement qui privilégie, certes l’excellence académique, mais aussi l’originalité des parcours et des motivations. Ce soir, deux cents anciens étaient là pour en témoigner. Le 212 se veut avant tout une expérience de groupe, un « melting pot » auquel chacun apporte sa richesse. Avec les modestes moyens de l’université, fonctionnant dans une quasi-gratuité et face à la concurrence des formations de grandes écoles beaucoup plus onéreuses, il montre aussi que, en France, les universités peuvent offrir le meilleur de l’enseignement supérieur. Mais, cela dit, quel pincement de cœur de quitter ainsi ce navire chéri. Le cœur du métier d’enseignant n’est-il pas de participer à la formation et à l’épanouissement des esprits et des cœurs ? La recherche dont on se gargarise tant est vite oubliée. Mais le retour ce soir de tous ces anciens montre bien que l’essentiel est ailleurs… dans la vie !

18 mai 2022
À Londres, les cotations du fret maritime se font toujours sur le Baltic Exchange. On l’a oublié, mais la Baltique fut l’un des premiers terrains de jeu du négoce occidental, le pendant nordique de la Méditerranée, longtemps dominé par le commerce hanséatique. Allemands et teutoniques, Danois et Suédois, Russes enfin s’y affrontèrent. La victoire soviétique de 1945 en fit presque une chasse gardée de l’URSS, bordée seulement par la neutralité suédoise et la méfiance finlandaise. La chute de l’URSS n’avait laissé à la Russie que l’enclave de Kaliningrad (l’ex-Königsberg allemande chère à Kant). Mais la guerre en Ukraine change à nouveau la donne avec la demande de la Suède et de la Finlande d’adhérer à l’OTAN. Poutine aura réussi à défaire ce que Pierre le Grand avait construit, lui qui avait déplacé sa capitale sur la Baltique, qui avait éliminé la Suède du continent et dont les successeurs avaient occupé la Pologne et la Finlande. Malgré les réticences turques, qui ne grandissent pas RT Erdogan, cette adhésion sera rapidement effective, modifiant ainsi les équilibres sécuritaires de cette mer, certes enclavée, mais qui reste le principal débouché vers l’ouest de la Russie, la mer Noire butant sur le Bosphore et le Grand Nord (Mourmansk) restant peu accessible. C’est là une nouvelle fracture faisant fi des neutralités passées. Durant la Seconde Guerre mondiale, la Suède avait presque jusqu’au bout livré son minerai de fer à l’Allemagne. Cette fois-ci, elle a enfin choisi son camp.

16 mai 2022
Flambée des prix du blé qui a clôturé à plus de $ 12 le boisseau à Chicago, à $ 440 la tonne à Paris. La raison en est simple : le gouvernement indien a décidé d’un embargo sur les exportations de blé du pays. Normalement, l’Inde n’est pas un exportateur majeur. Sa politique agricole est avant tout tournée sur l’autosuffisance du pays : d’une part des prix garantis élevés aux producteurs avec une proportion importante d’achats publics, d’autre part des subventions à la consommation pour une partie importante de la population. Les stocks indiens sont traditionnellement élevés, mais les exportations éventuelles ne sont possibles que lorsque les prix mondiaux sont supérieurs aux prix domestiques. C’est le cas aujourd’hui et avec une excellente récolte en 2021, l’Inde a pu exporter 7 millions de tonnes sur l’année se terminant en mars 2022. Avec la guerre en Ukraine, les disponibilités indiennes ont attiré toutes les convoitises de pays comme l’Égypte. Mais voilà, l’Inde souffre d’une vague de canicule qui risque d’avoir des conséquences sur la prochaine récolte. Les prix intérieurs ont augmenté et Narendra Modi ne peut courir le risque de tensions alimentaires (alors même que le prix de l’huile de palme importée flambe). Cet embargo impromptu sème la panique avec des tonnages bloqués dans les ports, des incertitudes sur certains contrats avec l’Égypte notamment. La situation céréalière mondiale est plus tendue que jamais. Il faut espérer que la Chine diminue ses achats et puis… qu’il pleuve !


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12 mai 2022
Le baccalauréat est de retour. On aurait pu croire qu’après deux ans de pandémie et surtout des résultats défiant toute logique de niveau scolaire, on en aurait fini avec cette « relique barbare ». Mais non, et on aurait tort de sous-estimer les capacités de résistance du mammouth bureaucratique de l’Éducation nationale. Les candidats planchent donc aujourd’hui pour leurs épreuves de spécialité. Ce devrait être important puisque c’est le cœur de la réforme Blanquer qui a supprimé les séries (L, ES, S) d’antan. Mais il y a déjà plusieurs semaines que nos futurs bacheliers ont présenté leurs choix sur la désormais célèbre plateforme Parcours Sup qui donc ne prendra pas en compte les résultats de ces épreuves de spécialité. C’est donc un bac « pour rien », les jeux sont faits. On aura probablement 95 % (au moins) de bacheliers 2022. Mais plus que jamais tout se sera joué avant, ce qui avantage ceux qui, par leur milieu social et familial, ont pu anticiper. Il est grand temps de mettre un terme à cette mascarade coûteuse et dénuée de quelque finalité que ce soit. Chaque lycée devrait pouvoir décerner un diplôme de fin d’études secondaires et puis ensuite laisser aux formations supérieures le soin de faire leur propre sélection. Mais le mot de sélection reste tabou et on lui préfère donc cet absurde baccalauréat.

11 mai 2022
C’est une image iconique que tout le monde a vue au moins une fois, extraite d’une affiche de film que Andy Warhol a retravaillé en 1964 et dont il a produit de multiples versions. Celle-ci est, paraît-il, la plus originale, la plus rare. « Shot Sage Blue Marilyn » s’est vendue aux enchères chez Christie’s à New York pour $ 195 millions, un record pour un artiste contemporain, la deuxième plus haute enchère de l’histoire après le célèbre Salvator Mundi attribué à Léonard de Vinci (il est probable que sur le marché de gré à gré d’autres œuvres rares aient déjà atteint de tels niveaux). Mais chez les contemporains Warhol détrône Basquiat et même Picasso. L’estimation donnée était de $ 200 millions et l’acheteur dans la salle étant le plus grand marchand d’art du monde, Larry Gagosian, on peut se demander s’il n’y a pas là un effort pour propulser la cote de Warhol dont il détient des stocks importants. Mais passons… Le même jour à Genève, « The Rock », un diamant blanc de 228 carats, n’a fait que 18,6 millions de francs suisses. Malgré la ruée sur les NFT, le marché de l’art reste donc attaché à ses valeurs traditionnelles qui peuvent atteindre des niveaux qui laissent rêveurs ! Quelque part dans cette figure de Marilyn Monroe, il y a un peu du rêve américain des sixties. Tiens, justement le catalogue des Pink Floyd vient de se vendre pour $ 500 millions !

8 mai 2022
Cela fait plusieurs semaines qu’il n’a pas plu en France et on commence à parler de sécheresse avec un niveau inquiétant de réserves en eau. Cela pourrait affecter les blés dans leur dernière phase de croissance avant la moisson et puis aussi tous les semis de printemps comme le maïs, la betterave sucrière ou le tournesol. Mais la situation est bien plus grave aux États-Unis pour le blé avec là aussi une sécheresse persistante. Plus loin, c’est l’Inde qui affronte une canicule historique qui pourrait remettre en cause des excédents céréaliers qui alimentent actuellement les marchés du blé. Enfin, comment ne pas oublier la situation dramatique de la Corne de l’Afrique qui en est à sa troisième année consécutive de sécheresse. La FAO estime que dans le monde 2,3 milliards d’hommes sont victimes de stress hydrique. L’accélération des conséquences du réchauffement climatique de la planète devient dramatique. Pour l’instant, les bilans céréaliers mondiaux restent encore favorables. Mais la guerre en Ukraine, des embargos comme celui de l’Indonésie pour l’huile de palme, l’importance aussi des achats chinois toujours difficiles à anticiper exposent bien des points de faiblesse qui pourraient déboucher sur une véritable crise alimentaire mondiale que l’on retrouve déjà dans les tensions sur les prix. Il suffirait d’un nouvel accident climatique, aux États-Unis par exemple cet été, pour que la situation agricole vire à la catastrophe. Le monde risque d’avoir encore faim !

6 mai 2022
L’Union européenne est en train de finaliser un nouveau paquet de sanctions à l’encontre de la Russie. On parle maintenant d’embargo sur le pétrole (à l’horizon de six mois) et les produits pétroliers (huit mois). Normalement, ce devrait être moins compliqué que pour le gaz naturel. Quoique ! Une partie du pétrole russe est importé par tankers : là pas de problèmes, il est possible, moyennant des ajustements pour les raffineries, de changer de fournisseurs. Mais la chose sera plus difficile pour les pays enclavés comme la Hongrie qui, depuis le temps de l’URSS, reçoivent directement leur pétrole de Russie par oléoducs. Les infrastructures manquent et puis les Hongrois traînent d’autant plus des pieds que, depuis février, ils profitent de la baisse des prix du pétrole russe : $ 35 le baril de moins que le Brent. Une autre sanction pourrait être encore plus efficace : celle qui interdirait aux armateurs, assureurs, courtiers et négociants de traiter du pétrole russe à l’exportation. Là c’est la Grèce qui bloque : les armateurs grecs contrôlent une bonne part de la flotte mondiale de tankers. Pourtant, le seul boycott des assureurs maritimes (les fameux PI Clubs) bloquerait une partie importante des exportations russes de pétrole, à l’exception probable des flux vers la Chine et l’Inde. Enfin, il y a le problème des produits pétroliers et notamment du diesel. Les raffineries russes (aux normes européennes les plus strictes) demeurent incontournables. L’unanimité européenne sera bien difficile à réaliser.

3 mai 2022
« L’idée s’impose qu’il n’y a pas de perspective progressiste en dehors d’une logique de rupture avec le capitalisme ». Lénine, Trotsky, Castro ? Non, Jean-Luc Mélenchon 2022 ! Que l’on puisse exprimer de telles idées est incontestablement un bienfait de la démocratie et de la liberté de penser. Par contre, quand elles émanent de l’homme, qui en un véritable tour de force vient de rassembler l’ensemble de la gauche, y compris les sociodémocrates du PS, il y a de quoi être inquiet de ce retour en arrière. Il y a beau temps que le capitalisme dont il faut saluer la dynamique de « destruction créatrice » est solidement encadré surtout dans un pays comme la France. Et l’Europe, dont Jean-Luc Mélenchon est si critique, est en pointe dans la lutte pour le contrôle des derniers avatars du capitalisme contemporain, les GAFAM. Jean-Luc Mélenchon est un admirable tribun, celui qui aujourd’hui en France fait le mieux vibrer les foules. Il aurait dû naître au XIXe siècle et là ses idées auraient eu quelque sens. Mais aujourd’hui ? Qui peut raisonnablement défendre les options collectivistes qui sous-tendent les envolées mélenchoniennes ? On souriait en écoutant Poutou et Arthaud, ultimes rejetons du trotskisme finissant. Ils avaient même quelque chose de rafraîchissant dans leur naïveté. Mais Jean-Luc Mélenchon qui prétend être Premier ministre ! La gauche est tombée bien bas dans la vacuité idéologique et on comprend mieux la mort du parti socialiste.

1 er mai 2022
Le 1er mai, il y a la tradition du muguet (toujours fidèle au poste dans les jardins… même basques), la fête de Saint-Joseph « travailleur » chez les catholiques et bien sûr la fête du Travail, fixée par la « Seconde internationale » en 1889 pour commémorer les massacres de Chicago le 1er mai 1886. Un peu plus tard, il y eut à Fourmies dans le Nord une autre fusillade le 1er mai 1891. Depuis, le 1er mai est donc célébré notamment en France par des défilés syndicaux auxquels se joignent souvent des politiques plutôt de gauche puisque le travail est considéré comme une valeur de gauche. À la fin du XIXe siècle, cela pouvait avoir un sens et l’opposition entre travailleurs et rentiers était une réalité. Tous les spectateurs français qui se pâment à la télévision et maintenant au cinéma pour « Downtown Abbey » doivent comprendre que dehors la notion de lutte des classes avait alors quelque sens. Mais aujourd’hui, le travail n’est plus une dimension clivante. Les clivages dans la société française sont ailleurs. 2 Ce 1er mai a quand même été un moment politique fort, dans la tradition cette fois de 1936 et du Front populaire, le nom revendiqué par Jean-Luc Mélenchon pour l’alliance autour des Insoumis (avec ce mot, on fait-là plutôt référence aux anarchistes de la fin du XIXe : « ni Dieu, ni maître ») qui semble désormais regrouper les Verts (malgré les réticences compréhensibles de Yannick Jadot), mais aussi le Parti socialiste qui risque d’y perdre quelques éléphants. Et même le PCF qui devrait se soumettre au diktat mélenchonien. Mais en ce jour symbolique, Jean-Luc Mélenchon a presque réussi son impossible pari : unifier la gauche.

24 avril 2022
Emmanuel Macron réélu ! La surprise n’est pas bien grande tant le résultat était attendu. Le score est moins humiliant pour Marine Le Pen qu’il y a cinq ans, mais au fond le scénario était idéal pour le président sortant qui « a vaincu sans péril ». La chance est une composante essentielle dans la vie politique : en 2017, Emmanuel Macron avait profité de l’affaire Fillon et du premier suicide du PS. En 2022, les deux grands partis historiques se sont effondrés d’eux-mêmes, ouvrant la voie aux extrêmes. De droite comme de gauche, Emmanuel Macron a profité de reports dont l’enthousiasme n’était pas la qualité première. Pour nombre de Français – ceux justement qui ont fait ce soir la différence –, il est un président par défaut. Convenons que pour la place de la France dans le monde, la réélection d’Emmanuel Macron est positive tant il reste aujourd’hui le chef d’état européen le plus écouté. Mais sur le plan intérieur, la crédibilité d’EM est beaucoup plus discutée à l’image de ses revirements sur la question du nucléaire ou des retraites. Il lui reste maintenant à disposer d’une majorité parlementaire, ce que les Français n’ont jamais refusé à un président au sortir des urnes. Mais « En Marche » n’est guère parvenu à quelque crédibilité que ce soit et il n’est pas sûr que le « miracle » de 2017 se reproduise. Jean-Luc Mélenchon rêve d’être Premier ministre : prématuré, mais pas impossible !

17 avril 2022
C’est la Pâque des chrétiens, mais hier les juifs ont fêté Pessah et les musulmans sont en plein ramadan. Les trois grandes religions du Livre vivent un moment important de leur foi. Elles représentent plus de la moitié de l’humanité au moins du point de vue culturel tant en particulier chez les chrétiens dont la pratique se réduit comme peau de chagrin : il en reste chez les catholiques français quelque vagues traditions, gigot pascal et œufs de Pâques… Mais c’est bien là quand même un moment de communion religieuse, au-delà des différences et même des antagonismes. Les guerres de religion demeurent pourtant d’une cruelle actualité, la religion étant encore souvent mise en avant pour des différences de races, de couleur de peau, de nationalismes étroits. Bien comprises en particulier dans leur message de tolérance trop souvent oublié par leurs extrémistes, les religions – et notamment celles du Livre – devraient au contraire tempérer les nouveaux impérialismes qui se font jour dans les guerres actuelles, de l’Ukraine aux confins chinois. Le message de Pâques, c’est la sortie d’Égypte et la libération du peuple d’Israël, c’est la résurrection du Christ, c’est le jeûne des musulmans, c’est à chaque fois un dépassement de l’humain vers le divin, c’est un moment d’Espérance dans un monde qui en a tant besoin.

14 avril 2022
C’est un petit pays fort lointain auquel nul ne songe si ce n’est le matin pour les consommateurs de thé… de Ceylan. Sri Lanka vient de se déclarer en défaut sur sa dette extérieure. Il n’y avait plus que $ 2 milliards de réserves de change et le pays, qui vit du thé et du tourisme, ne peut plus payer ses importations notamment d’énergie. Sri Lanka est dirigé par une famille, les Rajapaksa dont le mérite majeur est d’avoir mis un terme en 2009 à la guerre civile qui durait depuis un quart de siècle en écrasant les insurgés tamouls. Ils se sont malheureusement révélés incapables de reconstruire le pays. La carte du tourisme (plutôt bas de gamme et prisé en particulier par les Russes) a été affectée par la pandémie et la guerre en Ukraine a encore aggravé la situation, sans compter qu’une bonne partie du thé est exportée vers la Russie. L’autre carte a été celle de la Chine qui a vendu l’idée de faire de Sri Lanka une étape majeure des routes de la Soie. Les travaux ont commencé certes, mais aucun investissement n’a vraiment suivi. Et la méfiance de l’Inde n’a fait qu’augmenter. Le gouvernement a aussi accumulé les erreurs tant en termes monétaires et financiers que fiscaux. L’une des plus spectaculaires a été la décision d’un passage radical à l’agriculture « bio » en interdisant l’importation de produits phytosanitaires. Les rendements se sont effondrés et l’île n’a même plus les moyens de financer des importations alimentaires en forte hausse. Ceylan ne fait plus rêver.

12 avril 2022
Joe Biden, parlant des massacres découverts en Ukraine, a utilisé le terme de « génocide ». En Europe, le mot est employé avec beaucoup plus de précautions et, avec raison, Emmanuel Macron l’a réfuté. Génocide : le mot est ignoré des dictionnaires du XIXe siècle. Et pourtant, il y en avait eu des génocides, ce mot tiré de genos, la race, et de caedere, tuer. Dans l’histoire, les massacres systématiques liés à l’appartenance d’un groupe à une race et/ou une religion sont multiples. Il y a toutefois une dimension essentielle dans la notion moderne de génocide : le groupe victime, menacé d’extermination, est sans défense. Il ne s’agit pas d’une guerre et de ses aléas, mais de la volonté d’exterminer une race, un peuple, une religion devenus un temps les boucs émissaires d’un pouvoir dominant, sans même qu’ils ne soient révoltés. Ce fut le cas des Arméniens de l’Empire ottoman, des juifs de l’Europe nazie, des Hutus du Rwanda. Le génocide est la forme extrême du racisme identitaire. Parler par contre de génocide perpétré par les Espagnols aux Amériques est une absurdité. Le cas de la Vendée est une exagération notoire. Il en est de même pour l’Ukraine. Russes et Ukrainiens partagent origines ethniques et religieuses (Staline s’était chargé d’expulser les Tatars de Crimée). Il s’agit presque d’une guerre civile, et, on le sait, les guerres civiles sont les plus horribles de toutes. Mais de grâce, n’insultons pas les véritables victimes de génocides.

10 avril 2022
Les Français n’ont manifestement retenu de la phrase célèbre de Lampedusa dans Le Guépard que seulement rien ne doit changer. Cinq ans plus tard, il y aura donc les mêmes au second tour, Emmanuel Macron et Marine Le Pen. Les grandes proportions de l’électorat français n’ont pas changé d’ailleurs : un bon tiers de populisme de droite, un gros quart de macronistes, un autre gros quart d’une gauche, elle aussi de plus en plus populiste et puis le délicieux éparpillement qui fait le charme des élections présidentielles à la française. La principale leçon, c’est bien sûr l’annihilation des deux partis historiques « de gouvernement » qui tiennent encore l’essentiel du terrain, des mairies aux conseils généraux et régionaux. Le PS s’attendait à ce désastre. Chez LR, on espérait encore. Si François Hollande a quand même fait le minimum en faveur d’Anne Hidalgo en perdition, Nicolas Sarkozy n’a pas levé le petit doigt et aura été l’ingrat fossoyeur d’un parti qui l’avait porté au pinacle. Le problème est que les trois « partis » arrivés en tête n’existent vraiment que par la figure de leurs chefs, souvent aussi fondateurs. En Marche !, les Insoumis et même le RN sont loin de l’âge « adulte » de partis politiques inscrits dans la durée. Ils incarnent ce que craignait Tocqueville dans son opposition à l’élection du président au suffrage universel : la personnalisation du pouvoir dans laquelle sombre maintenant la démocratie française. Rien ne change…

5 avril 2022
Faute de victoires militaires et estimant – à juste titre – que l’arme du gaz vis-à-vis de l’Europe est à double tranchant et pourrait – in fine – se retourner contre la Russie, voilà Vladimir Poutine qui menace maintenant le monde avec l’arme du blé ! Il menace ainsi de limiter ses exportations à des 3 pays « amis » auxquels il pourrait même consentir des conditions financières favorables. Il vise là bien sûr, les terrains favoris du « grand jeu » russe : la Méditerranée avec l’Algérie, l’Égypte, mais aussi la Turquie, l’Iran et bien sûr la Syrie et le Liban. Au-delà, il y a l’Afrique à commencer par le Sahel. Plus loin, c’est la Chine et peut-être même l’Indonésie. Le blé russe devient ainsi une arme diplomatique, comme d’ailleurs avant 1914 lorsque les exportations russes comblaient les besoins d’une Europe dépendante. Tel n’est plus le cas aujourd’hui, l’Union européenne est exportatrice de blé (mais importatrice de maïs ukrainien). Curieusement, la dernière fois que l’on utilisa l’arme du blé, c’était en 1980. Les États-Unis étaient à la manœuvre et l’URSS était alors le premier importateur mondial de céréales. Face à l’invasion soviétique en Afghanistan (déjà !), le président Jimmy Carter décida d’un embargo céréalier et invita tous ses alliés à le suivre. Ce fut alors un échec et un an plus tard, le nouveau président, Ronald Reagan, leva l’embargo. Les États-Unis avaient perdu la guerre du blé. Il risque d’en être de même pour Vladimir Poutine.

4 avril 2022
Des images de mort. Des cadavres sur des chaussées défoncées, les mains souvent liées dans le dos. Des civils, pas des combattants abattus sans raison si ce n’est la peur. La guerre en Ukraine a franchi un seuil qui rappelle les pires moments de la guerre en Yougoslavie et puis aussi les massacres perpétrés en Ukraine même par les armées allemandes. Mais là, il ne peut y avoir de prétexte ethnique ou racial. Ce sont des crimes gratuits perpétrés par une armée à la dérive qui retrouve là ses pires réflexes, ceux d’Afghanistan, de Tchétchénie, de Géorgie. Bien sûr, il n’y a jamais eu de guerre propre. Les Européens qui, depuis deux générations n’en ont pas connue, l’ont bien oublié. On rêve de guerres électroniques, de drones intelligents frappant sans bavures. La réalité, elle, est dans ces rues ukrainiennes avec la peur des deux côtés, celle du bourreau, celle de la victime. Ces massacres bien sûr sont un aveu de faiblesse : cette « opération spéciale » est une guerre contre l’Ukraine qui commence à retourner même les Ukrainiens jusque-là prorusses. Elle est le fait d’une armée aux abois, mal commandée où les hommes sur le terrain sont abandonnés à leurs pires instincts, des mercenaires souvent aussi, les mêmes qui terrorisent quelques pays d’Afrique. Ces cadavres dans la rue rappelaient celui, bien oublié, d’un enfant baigné par la mer sur une plage de Turquie. En Syrie déjà, il fuyait l’horreur russe.

1er avril 2022
En ce premier matin d’avril, les ménages français et britanniques sont confrontés à des sorts bien différents. En France, c’est le sourire avec la baisse de 18 centimes le litre de carburant à la pompe, annoncée pour quatre mois. Au Royaume-Uni, c’est plus que la grimace avec la hausse de 45 % des tarifs de base du gaz pour les particuliers ce qui, pour un foyer moyen, représentera sur une année une augmentation de £ 700. On retrouve bien là le cœur du modèle britannique, ancré dans l’économie de marché, relativement indifférent aux inégalités comme le montrent de manière si cruelle les films de Ken Loach. Dans ce cas, ce sont bien sûr les pauvres qui sont les premiers touchés. Rien de cela en France où l’État providence se fait aussi « État-édredon ». Les prix du gaz et de l’électricité aux particuliers sont – de facto – plafonnés. Il restait les carburants et après un chèque symbolique – déjà oublié – voilà une mesure qui coûte quand même un milliard d’euros par mois. Le réalisme des uns est bien cruel et on peut s’en indigner. L’aveuglement des autres peut inquiéter et ce n’est pas le climat étrange des derniers jours d’une campagne électorale qui suffit à l’expliquer. Il y avait d’autres manières, certes plus complexes comme les chèques-carburants, d’aider ceux qui sont contraints d’utiliser chaque jour leur voiture. Celle qui a été choisie est quand même la plus irresponsable.

31 mars 2022
Faut-il payer le gaz russe en roubles ? Si l’on en croit Vladimir Poutine, il le faudra bien à partir d’avril. Dans un prurit de nationalisme monétaire, il a décidé que les pays « hostiles » devront s’acquitter de leurs achats en roubles. Ceci concerne, bien sûr l’Union européenne puisque les contrats d’achat de gaz naturel stipulent que les paiements se font en euros. C’est assez logique et normalement un pays exportateur de matières premières apprécie d’être payé en devise forte. Mais la Russie a le souci – à la fois monétaire et nationaliste – de maintenir la parité du rouble qui s’était effondré au lendemain de l’invasion. Et puis surtout Poutine sait que le point faible de l’Europe c’est bien sûr le gaz. Les stocks sont bas (25 % des capacités), l’hiver revient, le marché du GNL est tendu et les promesses américaines n’engagent que ceux qui les croient. Le gaz russe devrait arriver encore en avril, mais les robinets se fermeront ensuite puisque les principaux pays européens ont décidé de refuser de payer en roubles. Au plus tard en mai, Poutine mettrait sa menace à exécution. Bien sûr, nul ne sait ce que sera la situation sur le terrain alors, mais la menace est là. Sans gaz russe, ce sont moins les particuliers que l’industrie qui souffrira. Imaginons simplement l’arrêt des fours de verreries, l’un des secteurs industriels les plus concernés. Bien sûr, la Russie peut y perdre aussi, mais sa dépendance au gaz est bien moindre que pour le pétrole. C’est là que l’Europe doit contre-attaquer.

29 mars 2022
Une campagne électorale bien morne a trouvé une petite dose de piquant avec ce que certains qualifient déjà de « Mc Kinseygate », c’est-à-dire l’usage immodéré que feraient certaines administrations de cabinets de consultants au premier rang desquels donc Mc Kinsey (qui ferait en plus de… l’optimisation fiscale). Cela n’est pas en fait nouveau, mais on peut à juste raison s’étonner de l’ampleur prise par le phénomène et cela d’autant plus qu’au cœur de chaque ministère on trouve des « inspections générales » où de hauts fonctionnaires – en général de grande qualité et expérience – finissent leurs carrières et sont disponibles pour de telles missions. L’avantage d’un cabinet de conseil est malgré tout de donner un regard extérieur, d’être en réalité une sorte de psychanalyste sur le divan duquel on trouve souvent soi-même les solutions à ses problèmes. Les consultants doivent bien sûr être des gens d’expérience ayant du métier. Tel n’est pas toujours le cas. Enseignant en master 2 à Dauphine, je suis toujours surpris de l’engouement de mes étudiants pour les activités de conseil (Mc Kinsey étant là une sorte de Graal). Ils n’ont jamais mis les pieds dans une entreprise si ce ne sont quelques stages et les voilà juniors, puis seniors, managers et enfin partenaires. Au fil du temps, ils grappillent certes de l’expérience, mais bien souvent, ils appliquent une méthode et en étant un peu cruel, les « slides » de leurs présentations en PowerPoint sont prérédigées et interchangeables. Dans le meilleur des cas, ils peuvent servir de révélateur et même d’aiguillon pour le changement. Bien souvent, ils servent seulement de caution et de cache-misère. Mais à un prix qui n’est pas misérable !

27 mars 2022
Fin de la tournée européenne de Joe Biden. Il a rencontré ses alliés à Bruxelles pour un sommet de l’OTAN et quelques entretiens bilatéraux. Il a serré dans ses bras des enfants ukrainiens… en Pologne, car il a évité de se rendre sur le terrain. Il a fait moult déclarations et promesses. So what ? Les États-Unis certes se sont engagés avec des plans massifs d’aide militaire à l’Ukraine. Ils ont contribué à redonner une colonne vertébrale à l’OTAN et on peut même estimer qu’ils ont galvanisé les plus mous à l’image notable des Allemands. En matière de sanctions, l’affaire est beaucoup plus limitée dans la mesure où les échanges directs avec la Russie étaient assez faibles : l’embargo sur l’énergie ne doit pas faire illusion.
Très médiatisé, l’engagement américain à fournir du GNL à l’Europe n’est que promesse. Les autorités américaines ne maîtrisent pas les flux de GNL qui sont le fait d’entreprises privées qui certes gagnent beaucoup d’argent aujourd’hui (leurs coûts sur la base des prix intérieurs américains sont de l’ordre de $ 8 par mbtu quand les cours mondiaux fluctuent entre $ 25 et $ 35 !), mais qui n’ont aucune intention de faire des cadeaux aux Européens. Il n’est pas certain que des achats groupés européens inciteront les « amis » américains à faire des prix et ce d’autant plus que la demande asiatique reste forte.
Joe Biden est reparti. L’Europe est seule.

25 mars 2022
Pendant que tous les yeux de la planète sont tournés vers le calvaire de l’Ukraine, on en oublie le reste du monde. L’Afghanistan n’est plus dans les mémoires que pour l’infamie du retrait américain de Kaboul que Joe Biden essaie de faire oublier en bombant le torse en Ukraine. Pendant ce temps-là, on en oublie les talibans et leur reprise en main musclée de ce malheureux pays. Rompant avec leurs promesses, ils viennent ainsi de repousser – sans limite apparente – la rentrée des filles dans les collèges et lycées. Un voile d’obscurantisme tombe à nouveau : les petites filles peuvent aller encore à l’école primaire, mais au-delà, le tabou demeure. Le seul héritage de l’intervention occidentale en Afghanistan restait celui de la libération des femmes : elles avaient commencé à s’émanciper dans les structures traditionnelles de la société afghane et, comme toujours, cela avait commencé par la bourgeoisie urbaine un peu occidentalisée. Puis était venu le temps des talibans de la première génération. Après leur chute, la société afghane avait encore évolué et on pouvait espérer des « nouveaux » talibans un peu plus d’ouverture et d’adaptation à la réalité sociologique du pays. Il n’en est donc rien et une chape de plomb tombe à nouveau sur ce malheureux pays que le reste du monde a oublié. Tristes cerfs-volants de Kaboul.

 


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